Récit initiatique
Je n'm'enfuis pas, je vole !
J'ai 54 ans. Épouse comblée, mère de cinq enfants, tout m'ancre ici. Pourtant, un appel intérieur s'impose : partir. Seule. Six mois. Sac au dos. Ni guide, ni méthode, ce récit montre une voie : celle d'une transformation intérieure, parfois inconfortable, mais profondément libératrice, à la rencontre des mécanismes subtils d'un ego qui résiste autant qu'il protège.

Aéroport de Zaventem, mardi 18 mars 2025
« Carte bancaire refusée »
Sans aucun état d’âme, le terminal affiche son message sans avoir conscience de ce qui se joue. Il a beau ne pas avoir de conscience du tout, j’accuse le coup.
Périmée. À la date d’aujourd’hui ! Ça ne s’invente pas… Surtout que, histoire de rajouter un peu plus de piment, je n’ai pas trouvé ma carte de crédit avant de partir. Elle doit être bien cachée quelque part à la maison. Là où je range ce que je n’utilise jamais. Mon organisation est encore plus minimaliste que je ne le pensais.
Le tapis roulant vient d’emporter mon sac à dos. Je ne suis pas en avance et ils ne vont pas tarder à annoncer l’embarquement. Pas de temps à perdre. Ne pas paniquer. Juste être efficace.
Heureusement, lorsque Colin m’a ouvert un compte Revolut, il en a souscrit un autre à nos deux noms. Dans notre couple, c’est de loin lui le plus précautionneux. Je suis contente qu’il soit en ce moment à mes côtés. Ce stress vécu à deux semble diviser son impact sur moi.
J’avais pris les deux cartes, par sécurité. Mais là, on a largement dépassé le stade de la simple précaution.
Nos adieux sont un peu précipités. Dommage. Ou peut-être est-ce mieux ainsi…
En me dirigeant vers le terminal, je ne peux m’empêcher de me demander ce qui se serait passé si j’avais pris le temps de déjeuner ce matin. Je n’aurais pas voulu acheter quelque chose à grignoter juste avant de passer la douane, et me serais retrouvée avec une seule source bancaire pour traverser mon aventure. Finalement, je m’en sors bien. Il n’y a plus qu’à espérer que cette petite frayeur ne donnera pas le ton au reste de mon voyage.
Mon voyage…
Mais dans quel monde une épouse, mère de cinq enfants, s’envole-t-elle pour six mois, le cœur rempli de l’amour de ceux qu’elle aime ?
Cela dit, n’est-ce pas ce qui donne justement toute la magie à ce projet ?
L’improbabilité de l’histoire. La sérénité avec laquelle je m’y plonge, aussi. Ainsi que la quête qui me pousse à m’y lancer.
Voilà trois mois que je vis dans une euphorie et une innocence totales. J’ai bien été prise d’un moment de panique intense il y a trois semaines, mais j’ai alors pris le temps d’accueillir et d’analyser les peurs qui y étaient associées. Depuis, un équilibre plus sain s’est établi entre l’enthousiasme du projet et le stress que ce genre d’aventure peut engendrer.
Je n’ai absolument rien préparé, si ce n’est une réservation dans deux ashrams pour débuter l’aventure, à Ubud et dans ses alentours. Je n’ai aucune idée de ce qu’il y a à voir ni de l'endroit où j’irai ensuite, que ce soit à Bali ou ailleurs. La seule chose qui semble évidente, c’est que j’aurai le temps de prendre le temps.
Je me suis fait vacciner contre l’hépatite A et B, la fièvre jaune et la rage. Ainsi, quoi que je décide, je ne serai pas freinée par ce genre de contrainte. Et je ne sais pas pourquoi, ce « quoi que je décide » semble s’adresser à l’Inde. Je me prépare visiblement à y aller, alors que rien n’est moins sûr. Ce pays me fait peur. Il a sur moi un effet autant attractif que répulsif. Sa culture empreinte de spiritualité m’appelle comme un cri qui traduit l’évidence. L’urgence, même. Et en effet, je l’imagine tout à fait se fondre dans le thème du voyage que j’entame aujourd’hui. Pourtant… Il y a cette peur que je n’arrive pas à définir. Mais elle doit avoir un sens. D’où les vaccins, pour le cas où je déciderais de répondre à cet appel-là, également.
Je n’ai rien anticipé d’autre, parce que mon but principal n’est pas le tourisme. Il est évident que je visiterai les belles choses qui se présenteront, mais je ne suis dans l’attente de rien.
Ce n’est pas comme si je vivais enfin un rêve mis sous cloche depuis des années. L’idée m’est juste venue soudainement, comme viendrait une envie de chocolat. Très forte. Elle n’a pas dû insister. J’ai trouvé la suggestion géniale. Fraîche, osée, surprenante, merveilleuse aussi. C’était une sorte d’appel d’une puissance bienveillante et intense. Aucune envie d’y résister.
Dans la demi-heure, j’étais rentrée à la maison et la proposition était approuvée par Colin. Ensuite, l’enthousiasme de nos enfants m’avait donné l’impression que, même si mon idée était une surprise totale, autant pour moi que pour eux, elle semblait être une suite logique à mon vécu de ces dix dernières années de travail sur moi.
Leur bénédiction à tous avait vraiment l’air sincère. Elle me permet aujourd’hui d’entamer cette aventure le cœur léger, sans aucune culpabilité.
Je suis plus excitée par cette aventure qui s’ouvre à moi que fière d’oser m’y lancer. Reconnaissante, aussi. Surtout.
J’ai conscience de mon audace. Je ne me préoccupe en revanche pas du tout de ce que les autres pourraient en penser. Il y a ceux qui m’ont dit que j’étais courageuse d’entreprendre ce voyage. Il y a certainement ceux qui trouvent mon projet très égocentrique. Qui doivent même être choqués. Qu’importe ! Cela ne me touche pas le moins du monde.
Suis-je égoïste d’avoir décidé de quitter les miens afin d’entreprendre cette quête spirituelle ? Si c’est dans le sens d’un égocentrisme essentiel pour se trouver, alors « oui ». Un égocentrisme sain, je dirais. Celui au cœur duquel il est primordial de replonger régulièrement pour apprendre à mieux exister parmi les autres. Pour vérifier si nous sommes en accord avec nous-mêmes, ou si nous nous effaçons pour mieux correspondre aux standards que notre éducation, notre culture et surtout, que nos peurs nous imposent.
Et puis, on ne donne jamais mieux que lorsque le « je » est comblé. Bon, d’accord, j’y vais fort dans ce cas-ci, mais rien de tel qu’un bon examen en profondeur pour voir ce que ce « je » a dans le ventre.
J’ai pris dans mes bagages un objet dont le poids est tout à fait déraisonnable. 750 grammes. Dans un sac à dos qui pèse 12 kg au total, ce n’est pas ce qu’il y a de plus malin. Mais ce cahier que je me suis acheté il y a dix ans est magnifique. Il devait servir à y récolter de jolies phrases, des citations qui m’auraient touchée. Et finalement, je les ai écrites moi-même… et gardées bien au chaud dans mon ordinateur.
Quel plus beau contenu pouvais-je lui offrir que ces six mois de découvertes qui s’ouvrent à moi ? Il ressemble à un grimoire avec sa couverture rigide et ses incrustations dorées offrant des volutes sur un fond bleu-gris qui appelle à plonger au cœur de soi.
Il fera un journal de bord parfait. Il recueillera d’un côté la face factuelle de mon voyage et, de l’autre, mes moments d’introspection spirituelle.
Cela fait trois mois maintenant qu’une espèce de « porte spatio-temporelle » est apparue devant moi. Et d’ici une petite demi-heure, au moment où l’on appellera les passagers du vol SQ393 à embarquer, je m’y engouffrerai.
Prête pour l’aventure !


