Roman de développement personnel

Là où les anges se rencontrent

À la suite d'un black out total, Joséphine reprend ses esprits dans un train. Elle est à plus de 150 km de chez elle, et n'a même aucun souvenir de s'être rendue à la gare. Une première rencontre la pousse à se poser et à faire le point pendant quelques jours dans un village où les habitants ont mis sur pied un projet hors du commun. Les partages qu'elle vit avec ses hôtes déclenchent en elle le désir de remettre en question le bien-fondé de ses convictions les plus profondes. Le moment est venu pour elle de comprendre que son burn out lui offre le plus beau des cadeaux : l'occasion de s'éveiller à elle-même

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Mardi 2 octobre, 17 h 32

— Excusez-moi. Puis-je m’asseoir ici ?

— …

— Madame ?

— …

— Madame, vous allez bien ?

— Je… euh… oui.

J’ouvre les yeux, comme si je me réveillais après une nuit sans rêve.

— Je vois que vous êtes enceinte. Êtes-vous certaine que tout va bien ?

— Enceinte ? Je… oui, oui, ça va.

Qu’est-ce que je fiche ici ? Qui est ce type ?

— Cette place est-elle réservée ?

— Non ! dis-je en reprenant machinalement mon ordinateur pour le replacer dans sa housse.

— Vous auriez pu vous le faire voler, vous aviez l’air… absente.

— De quoi ?

— Votre PC. Quelqu’un aurait pu le prendre.

Soudain, je panique. J’ai l’impression d’avoir été téléportée pendant mon sommeil.

— Où suis-je ?

— Dans le train Bruxelles-Luxembourg. Vous êtes sûre que ça va ?

— Comment ai-je atterri ici ? Qu’est-ce… Qu’est-ce qui s’est passé ?

Comme s’il avait géré ça toute sa vie, mon interlocuteur reste serein. Autour de nous, les passagers m’observent bizarrement.

— Comment vous appelez-vous, Madame ?

— Joséphine.

— Quel jour sommes-nous, Joséphine ?

— Euh… nous sommes mardi, je crois.

— Vous ne vous rappelez pas avoir pris ce train ?

— S’il vous plaît, n’appelez pas le contrôleur. Je ne sais même pas si j’ai un billet.

— Pas de stress. Quelle est la dernière chose dont vous vous souvenez ?

J’essaie de faire appel à ma mémoire. En vain.

— … Je ne sais pas…

— Vous avez votre ordinateur. Vous revenez du boulot ?

— Non. Je suis en arrêt de travail depuis des mois.

— Bon, voilà déjà un élément.

— Arrêt de travail et perdue dans un train avec un ordinateur… Vous pensez que je suis folle ?

— Je n’ai pas l’habitude de tirer des conclusions si rapidement, dit-il en souriant. Vous vous êtes déjà retrouvée dans ce genre de situation ?

— Non.

L’homme réfléchit un instant.

— Vous vous baladez souvent avec votre PC ?

— Je… oui. Ça m’arrive de m’installer à la terrasse d’un café ou d’une pâtisserie pour écrire quand il fait beau, je…

— OK. Est-ce que vous y êtes allée aujourd’hui ?

Je prends le temps de rassembler mes idées. Il me semble que j’avais l’intention de me rendre à une pâtisserie, près de la gare, mais je suis incapable de me rappeler si j’y suis arrivée ou…

— Aucune idée, dis-je enfin. Je marche, puis… trou noir.

L’homme me rassure d’un regard bienveillant.

— Ça va aller, me dit-il. Vous êtes en sécurité, ici.

— Merci. Vous êtes très gentil. Vous êtes médecin ?

— Non. Juste un passager ordinaire qui vient de rencontrer une personne placée dans une situation… extraordinaire. Vous me faites penser à une émission que j’ai vue il y a peu sur le blackout. Quelle que soit la forme qu’il prenne, il a toujours sa raison d’être. Nous vivons dans une société de plus en plus exigeante et survoltée…

Je ne saisis pas la moitié de ses propos, mais je le laisse poursuivre par politesse.

— Notre inconscient peut nous pousser à agir de façon irrationnelle. Du moins en apparence. En fait, c’est sa façon à lui de nous demander de faire le point. D’arrêter de nous mentir. De prendre le temps de rencontrer celui ou celle que nous sommes vraiment et envers qui nous manquons trop souvent de respect. Il nous demande de nous interroger sur le sens que nous voulons donner à notre vie.

Je ne le suis plus. Je me sens vidée. Perdue.

— Je suis vraiment désolée, mais je suis incapable de…

— Pardonnez-moi ! s’excuse-t-il en me posant une main sur l’épaule. Je ne devrais pas vous assommer avec mes théories. Écoutez, je descends au prochain arrêt. Venez avec moi. J’habite à un petit quart d’heure. Il y a plusieurs maisons d’hôtes dans mon village. Vous pourrez faire le point, retrouver vos esprits et appeler vos proches pour les rassurer. Ensuite, quand les choses seront plus claires, vous rentrerez chez vous.

Voyant que j’hésite, il insiste :

— Passez-y au moins la nuit. Si vous deviez reprendre le train en sens inverse ce soir, je ne serais pas rassuré.

Le convoi ralentit. Je dois prendre une décision. Quelque chose me dit que je peux me fier à cet homme. Du reste, ai-je le choix ? Et puis, il a raison : je ne me vois pas rentrer chez moi ce soir.

— D’accord, dis-je en me levant.

Nous descendons du train et parcourons le quai en direction de la sortie.

— Pour votre information, je ne suis pas enceinte : je fais une pseudo-grossesse.

— Vous voulez dire… une grossesse nerveuse ?

— En quelque sorte. Si ce n’est que ma pseudo-grossesse n’est pas causée par une anomalie gynécologique. Je suis en plein burn-out. Et depuis que je suis sortie du déni, tous les symptômes me sont tombés dessus : je suis en aménorrhée totale, j’ai pris deux tailles de soutien-gorge, mon ventre explose et j’ai gagné seize kilos. J’ai même eu droit aux nausées !

Nous arrivons près de sa voiture lorsqu’il me dit :

— Je n’y connais rien, mais si c’est d’ordre psychosomatique, c’est que vous avez quelque chose à régler avec votre inconscient, non ?

— Je suppose que c’est pour cela qu’il m’a offert le petit blackout dont vous avez été témoin.

Il sort ses clés, déverrouille les portes et m’adresse un sourire chaleureux.

— Qui sait, peut-être que nous ne nous sommes pas rencontrés par hasard…