Roman de développement personnel

Le souffle du Kokopelli

En déménageant dans cet habitat partagé au cœur du village de son enfance, Lily ne sait pas encore à quel point les différentes rencontres qu'elle y fera lui permettront de guérir de la souffrance qu'elle traverse depuis dix-huit mois. La transmission de la sagesse d'une centenaire, le deuil, le pardon, la maladie, l'importance de vivre dans l'instant présent sont autant de thèmes que les habitants vont aborder ensemble.

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Dix-huit mois que je ne dors plus. Mes nuits se résument à un manège incessant qui donnerait le vertige à plus d’un. La place à côté de moi est vide, et ce vide m’est insupportable.

Je lui en veux. Il ne s’est pas assez battu pour nous. Depuis son départ, un vacuum de désespoir m’aspire vers le bas. Il m’avait dit que notre amour à nous, même loin l’un de l’autre, n’était pas fait pour connaître une fin. Que nous avions juste franchi une étape. Il était persuadé que les gens se croisaient sur Terre pour un temps plus ou moins long, le temps d’apporter quelque chose à l’autre. 

Mais ce n’était pas assez long ! J’ai tant besoin de lui. Pensait-il alors que je n’avais plus rien à lui apporter, s’il a abandonné ? Je suis perdue.

Cédric faisait partie de ces gens convaincus que la souffrance construit. Que la vie nous demande simplement de la voir sous cet angle-là. Que c’est à nous de décider ce que nous tirons de chaque épreuve. Moi, je me posais moins de questions. Je traversais, c’est tout.

Comme de nombreux couples, nous étions très complémentaires. Il avait cette sagesse qui habite ceux qui ont surmonté de grosses épreuves, sans chercher à les contourner. Ma joie de vivre égayait notre relation. Il aimait mon petit grain de folie. Il me disait qu’il avait la taille idéale. Qu’il lui permettait de relativiser les choses et de ne pas tout prendre au sérieux. Ce n’est pas qu’il n’était pas marrant, non. Juste un peu introverti.

Pour ma part, je ne pense pas être totalement dépourvue de sagesse. Comme tout le monde, j’ai dû faire face à des moments difficiles. Je crois juste que ma façon de m’y prendre ne m’a pas permis de grandir autant.

Être une enfant insouciante et souriante, n’accordant de l’intérêt qu’au côté positif de la vie, m’a aidée à surmonter une tumeur maligne au cerveau à l’âge de neuf ans, ainsi que cinq années passées dans l’aile F de l’Établissement pénitentiaire Jean Valjean. Ma joie de vivre naturelle m’a en tout cas permis de m’en sortir miraculeusement indemne. C’est déjà pas mal. 

Mais si ces épreuves avaient pour but de me mettre au défi de préserver mon innocence malgré les événements, j’ai bien peur que cet atout ne puisse pas apaiser cette douleur-ci.

Cédric n’est plus là. Je pensais être prête. Nous en avions beaucoup discuté ensemble. Pas évident vu les circonstances. Mais nous avions courageusement abordé la question. Je savais que je ne pourrais éviter d’affronter une profonde tristesse vu que l’amour, le vrai, ne s’arrête pas après le départ de l’autre. Mais je ne m’attendais pas à la colère. Je l’aime tant et pourtant, je lui en veux tellement. Je le déteste d’avoir abandonné la bataille. Ne m’aimait-il pas assez pour avoir la volonté de survivre ?

Mon amoureux est parti. Pour toujours. Mais là où il est, personne ne peut le rejoindre. Ironie du sort, il a dû affronter le même cancer que moi. Mon mental a beau me dire qu’aucun cancer ne peut se comparer, quand bien même l’organe atteint est identique, je ne peux m’empêcher de lui en vouloir. Je suppose que c’est un mode de défense qui me permet de supporter ma douleur.

Elle me déchire. Tel un instrument de torture à multiples fonctions, tantôt elle m’écartèle, tantôt elle me compresse. Comme si plus rien ne devait subsister de moi. Je crois sincèrement que c’est ce que je désire. À quoi bon poursuivre si l’on vous arrache la moitié de votre être ?

Nous n’avons pas eu d’enfant. C’était pourtant dans nos projets. La vie ne nous en avait pas encore fait le cadeau, mais nous ne désespérions pas. Nous nous disions qu’il viendrait quand le moment serait venu. Que cela nous donnait le temps de mener à bien d’autres projets en attendant. Nous nous étions alors focalisés sur notre maison.

Nous avions acheté un ancien corps de ferme qui tombait en ruine. Pendant quatre ans, nous l’avions restauré nous-mêmes. Nous étions tellement fiers des défis que nous relevions chaque week-end ! De destructions en reconstructions, notre demeure avait retrouvé son allure d’antan.

Le soir de notre pendaison de crémaillère, il a ressenti d’affreux maux de tête. Vu que rien ne les faisait passer, nous sommes allés consulter. Le diagnostic fut aussi rapide que violent. Les médecins ne nous ont pas laissé beaucoup d’espoir. Je n’ai pas pu les écouter. C’était impossible ! Comment abandonner avant de n’avoir pu se battre ? Mais la vie ne nous en aura pas laissé le temps. Il est parti en un mois et demi.

Prisonnière de mon bonheur passé, je suis restée littéralement prostrée pendant deux mois, m’obstinant à vouloir trouver un sens à tout cela. L’année qui a suivi, je ne me suis plus sentie capable d’être à la hauteur de mes engagements au cœur du service d’oncologie dans lequel je travaillais en énergétique auprès des malades qui le désiraient. J’errais plus que je ne me battais. Je me débattais, en fait. Je me débattais contre un ennemi que je ne pouvais pas voir, pour un jour me rendre compte que cet ennemi, c’était moi. En refusant de lâcher le passé, je m’empêchais de vivre le présent.

Depuis, des sentiments qui semblent contradictoires se heurtent en moi. J’ai compris que je ne trahirais pas Cédric en apprenant à vivre sans lui à mes côtés, mais ma colère est toujours là. Peut-être est-ce ma manière de supporter son absence. De le garder auprès de moi.

J’ai essayé de me réorienter, professionnellement parlant. Encore une fois. J’ai voulu être gardienne de prison. Comme si renouer d’une certaine manière avec ce passé allait replonger l’ensemble de ma vie vingt-cinq ans en arrière. Ils m’ont trouvée encore trop fragile. Tu m’étonnes ! Puis j’ai postulé pour être réceptionniste d’hôtel, mais la vie n’a pas eu l’air de vouloir me montrer que c’était la bonne voie. J’ai alors quand même tenté de reprendre mon travail en énergétique, pour constater que j’avais perdu le don qui m’habitait.

Je n’ai finalement trouvé d’autre solution que de vendre notre maison et de quitter la région. En quatre mois, l’affaire était bouclée. Je sentais qu’il me serait impossible d’avancer tant que je m’accrocherais à un passé révolu. J’avais besoin de me retrouver.

J’ai toujours eu un tempérament heureux. Enfant, on m’appelait « le rayon de soleil ». Adolescente, j’étais le boute-en-train de la bande. Et j’étais une jeune adulte épanouie.

Je veux à nouveau rayonner autour de moi. Mon moi heureux me manque. Mon doux grain de folie, aussi. Je me sens prête à partir à leur recherche.

Mon grain de folie. Oui, voilà ce que j’ai perdu. Cette douce insouciance propre aux enfants qui leur donne les ailes nécessaires à l’accomplissement de leurs défis. Des défis qu’ils se permettent de se lancer. Des défis qui les font vibrer, qui les font vivre l’instant présent de manière spontanée et intense.

Je me suis donc posé la question : « Que suis-je prête à surmonter afin de retrouver ce côté fun et gentiment déjanté qui me caractérisait tant jusqu’il y a peu et qui me manque aujourd’hui ? »

Alors me voilà, en route vers mon probable nouveau chez moi. J’ai trouvé une petite maisonnette, ou plutôt un petit appartement, dans un habitat partagé.

Ce qui m’a attirée là-bas, c’est d’abord le lieu. Non seulement c’est dans le village où j’ai vu le jour, mais surtout, l’appartement se situe dans une ferme à côté de la maison où j’ai grandi jusqu’à mes sept ans. À la vue de l’annonce d’un logement disponible au cœur d’un habitat partagé dans cette ferme à laquelle ils ont redonné une deuxième vie, je suis instantanément revenue vingt-cinq ans en arrière.

Je me souviens de tous ces dimanches que je passais chez ce vieux couple qui n’en était pas un. Monsieur Ernst devait bien avoir à l’époque entre 85 et 90 ans. Il n’était pas très loquace, mais à chacune de mes visites dominicales, à ma demande, il me redessinait inlassablement la perruche qui siégeait sur le rebord de leur fenêtre. Mademoiselle, comme nous l’appelions, était une vieille fille de cinq ans sa cadette qui veillait sur son cousin, visiblement plus diminué qu’elle. Elle, elle semblait traverser les âges comme si le temps n’avait d’effet que sur sa peau passablement ridée. Elle avait une telle douceur dans le regard qu’aucun enfant dans le village n’avait jamais eu peur d’elle. Je n’étais pas la seule à passer du temps avec eux. Deux autres enfants partageaient leurs dimanches en alternance. 

Je ne sais pas ce qui m’attirait là-bas. C’était bien plus que l’énorme tiroir à bonbons et à chocolats de leur commode. J’aimais juste être auprès d’eux. J’adorais le voir tartiner ses tranches de pain d’une énorme couche de fromage blanc, pédaler sur leur vélo d’appartement, regarder notre jardin depuis leur balcon, écouter les histoires que Mademoiselle inventait sur mesure en fonction du chagrin que je lui apportais ce jour-là ou d’un souvenir qui rejaillissait de sa propre jeunesse.

Un panneau indiquant la sortie 4 annonce mon arrivée prochaine. Déjà, les premières indications pour Sart-lez-Rixes apparaissent. Je me demande si le Garage Vandemoortele qui se trouvait au coin de ma rue existe toujours. Ma meilleure amie habitait juste au-dessus. Son papa s’était spécialisé dans la réparation de voitures anciennes. Mathilde et moi nous sommes souvent amusées à faire semblant de conduire ces ancêtres ! Son père nous parlait à chaque fois de l’histoire de ces véhicules. Et lorsqu’il ne la connaissait pas, nous la réinventions. Nous nous déguisions avec des vêtements d’époque beaucoup trop grands que nous avions glanés à gauche et à droite. Nous avions de quoi nous mettre dans la peau de quatre personnages différents : une femme et un homme de la haute société des années 60, un chauffeur et une femme des années 40. Nous n’accordions pas toujours l’époque de nos accoutrements à celle de la voiture que nous investissions ce jour-là, mais cela n’avait aucune importance à nos yeux. Nous refaisions l’Histoire à chaque fois, rendant tantôt sa fierté au domestique méprisé ou son honneur à la femme dominée.

Une autre de mes amies était la fille des boulangers du village. C’est chez elle que je mangeais les meilleurs goûters. Pascale, Mathilde et moi formions un trio inséparable. Ayant toutes les trois des parents très investis dans leur travail, nous avions pris l’habitude de nous retrouver tous les jours chez l’une ou chez l’autre jusqu’au souper. Tout le monde y trouvait son compte : nos parents respectifs parce qu’ils savaient toujours où nous nous trouvions et nous, parce que nous vivions dans l’innocence, l’euphorie et la joie de vivre que ce genre d’amitié peut apporter.

J’arrive dans le village. Le Sacré-Cœur est toujours bien là, fidèle au poste, prêt à accueillir ceux qui vont grandir en son sein. À l’époque, c’était une école bilingue comme il ne doit plus y en avoir beaucoup : on pouvait choisir d’y mettre ses enfants dans l’enseignement néerlandophone ou francophone. C’était encore un de ces rares lieux éducatifs où les deux communautés vivaient en harmonie.

Rien n’a changé depuis tout ce temps. Il y a toujours un toboggan dans la cour. Il est juste devenu jaune. L’imposant marronnier qui trônait déjà à l’époque au centre de notre aire de défoulement est toujours aussi majestueux. Il abritait nos jeux et était témoin de nos conflits autant que de nos moments complices. Il nous offrait l’ombre et le réconfort. C’est à lui que je confiais mes chagrins, tout comme mes victoires.

Je me surprends à franchir la grille de l’établissement plongé dans un calme apparent. Les enfants sont en classe en ce moment. S’ils sont comme moi, ils doivent encore être dans cette période où l’on est tout excité par la rentrée des classes qui a eu lieu il y a trois jours. À l’époque, c’était la période de l’année que je préférais. La découverte de notre nouvelle classe, de la maîtresse des « grands » qui est enfin pour nous, de nouveaux copains arrivés dans l’école…

À cette heure-ci, ils doivent être plongés au cœur d’une leçon de calcul ou voir leur niveau d’orthographe testé dans une dictée. La cour est donc tout à moi. J’en profite pour saluer mon vieil ami. Ne prêtant pas attention aux possibles regards environnants, je n’hésite pas un seul instant et refais ce geste exécuté des centaines de fois à l’époque. La joue droite en appui sur l’écorce et mon buste contre son tronc, j’écarte les bras afin d’accueillir la bienveillance de ce fidèle compagnon silencieux.

Je quitte les lieux et me dirige à deux pas de là, vers mon ancienne maison. Enfin, à l’endroit où elle était. Comme je m’y attendais, il n’en reste rien. Une autre construction y a pris place. Je n’avais que sept ans lorsque nous avons dû quitter Sart-lez-Rixes après l’incendie qui avait ravagé notre habitation.

Je n’avais jamais pu y retourner après ce que mon père avait fait à la personne responsable de l’incident. Ma mère et moi avions alors partagé la vie d’autres familles dont un des parents était en prison. À notre sortie à tous les trois, nous n’avions plus de chez-nous. Nous nous en étions sortis grâce aux revenus que Maman ramenait, mais il avait fallu attendre beaucoup plus de temps avant qu’Alain, un homme avec le cœur sur la main, ne donne sa chance à l’ex-taulard qu’était mon père. Nous avions alors retrouvé une certaine sérénité dans notre vie.

Je ne m’attarde pas. Le côté impersonnel du nouveau bâtiment balaye d’un revers toute envie de nostalgie.

Je tourne la tête à gauche. En partie caché par un bus scolaire qui semble attendre ses passagers, mon nouveau chez-moi m’attend. Enfin, je l’espère. Encore faut-il que je fasse bonne impression. Que je le sente, aussi.

L’émotion me gagne. Un nouveau départ dans un ancien vécu.

Une femme d’une trentaine d’années m’accueille :

— Bonjour, je suis Julie. Vous devez être Lily ?

— Bonjour. Enchantée.

— Avez-vous trouvé facilement ?

— Le GPS m’a menée jusqu’à l’entrée du village. À partir de là, j’ai pris plaisir à me laisser guider par mes souvenirs.

Voyant ses sourcils pointer vers le bas, je réponds à son interrogation silencieuse :

— J’ai vécu dans la maison d’à côté pendant mon enfance. Enfin, dans son ancienne version.

Je peux lire sur son visage que mon explication suscite de nouvelles interrogations. Je ne me fais pas prier :

— Notre maison a été détruite par un incendie. Je n’ai plus jamais remis les pieds ici depuis.

— Mon mari et moi n’étions pas de la région avant d’aménager ici. Nous avons racheté la ferme il y a dix ans.

— J’ai bien connu les anciens propriétaires.

— Vous savez que Mademoiselle Nosse est toujours vivante ? me dit-elle en m’invitant à rentrer dans la cour de la ferme.

— Mais elle doit avoir plus de 100 ans ! m’exclamai-je.

— 105, très exactement. Nous fêterons ses 106 ans le mois prochain.

— Oh ! Je serais trop contente de la revoir. Savez-vous où elle habite, maintenant ?

— Nous irons la voir ensemble si vous le désirez.

Julie me fait faire le tour du propriétaire. Les lieux n’ont plus rien à voir avec ceux qui habitaient mes souvenirs. Tout est plus moderne, plus organisé… plus rempli. Mon guide me fait d’abord visiter les lieux communs tels que la buanderie ou la salle des fêtes. Je comprends que tout le monde s’y réunit deux fois par mois. Une fois pour un repas commun et une fois autour d’un débat dont le thème est défini en fonction du vécu dans l’HP durant le mois écoulé.

— L’HP ?

— C’est comme ça que nous nommons notre habitat partagé.

Elle me sourit avant de poursuivre :

— Le local est aussi disponible pour pouvoir recevoir des amis ou la famille. Un planning ainsi qu’une charte de respect des autres sont prévus à cet effet.

Julie me fait ensuite visiter l’appartement disponible. Il est à l’étage et a une superficie d’environ 60 m². Un petit hall d’entrée donne sur un vaste living plein de charme. Les poutres apparentes, ainsi qu’un mur laissant apparaître les pierres d’origine sont un vrai plus pour la pièce. Une adorable verrière sépare ce lieu de vie de la cuisine, procurant une touche industrielle à l’ensemble. Mariage réussi. Je me réjouis lorsque je vois une belle douche à l’italienne dans la pièce suivante. Là aussi, le résultat est splendide. Ils n’ont pas essayé de faire du neuf avec du faux vieux. L’intention est clairement moderne. Une chambre de 14 m² et un petit bureau clôturent ma visite.

— Mon mari et moi sommes propriétaires du bâtiment principal. C’est nous qui gérons le projet et qui avons investi dans la rénovation et la réorganisation des lieux. Comme je vous l’ai expliqué au téléphone, nous louons quatre appartements, pour une durée maximale de trois ans uniquement.

— Pourquoi limiter le bail à trois ans ?

— L’idée est juste de donner le temps et l’opportunité à des personnes de négocier le mieux possible un nouveau cap dans leur vie. Bienveillance et entraide sont les maîtres mots de notre HP. Nous avions aussi un appartement que nous mettions gratuitement à la disposition de réfugiés, le temps qu’ils puissent retomber sur leurs pieds. Je dis "avions" parce que les derniers occupants s’en vont et que nous avons décidé de changer son affectation. Malheureusement à cette heure-ci, tout le monde est au travail ou à l’école. Je ne peux donc pas vous présenter les autres locataires.

— Et qui vit dans l’ancienne laiterie ?

— L’autre propriétaire des lieux. C’est elle qui est à l’origine du projet. Allons la voir !

En sortant, je ne peux m’empêcher de constater qu’un énorme crapaud côtoie une toute petite baleine de la même taille, à l’entrée de la maisonnette que je partage avec la famille en dessous de moi. Une certaine Cécile et sa fille Clara, si j’ai bien compris. J’en profite pour regarder devant les autres habitations et je ne suis pas déçue. De vraies œuvres d’art en fer forgé accueillent le courrier devant chaque habitation.

Ce n’est qu’en retraversant la cour que je me rends compte à quel point l’aménagement est réussi. Les pavés d’origine sont toujours bien là, même si dans mon souvenir, leur organisation était bien moins régulière. Les superbes rosiers qui faisaient toute la fierté de Mademoiselle sont toujours aussi chouchoutés. J’ai un pincement au cœur en passant à côté. Elle serait tellement contente de voir que la relève prend autant soin de son parterre.

Au passage, Julie me montre du doigt le cabanon dans lequel je pourrai ranger mon vélo, si j’en ai un.

Et elle ajoute : 

— À propos de moyen de locomotion, tu as pu voir ce foutu bus qui nous bouche la vue lorsque l’on sort de chez nous. C’est une aberration ! On a un passage pour piétons juste devant le porche et il ne nous laisse pas plus de cinq mètres. Sous prétexte qu’il respecte la loi, police et commune s’en foutent qu’il rende la traversée de cette rue passante très risquée. En tout cas, ils préfèrent cette solution-là plutôt qu’il ne bloque la rue étroite de l’école d’où les enfants viennent pour se rendre à la piscine tous les jeudis. Nos enfants sont bien drillés, et ceux de l’école bien encadrés. Mais j’ai bien peur qu’un jour nous n’ayons que nos yeux pour pleurer. Il n’est pas rare d’entendre le long coup de klaxon d’un conducteur qui a eu la peur de sa vie, ou le cri d’un passant, furieux qu’un véhicule ne passe trop vite au moment où il s’apprête à traverser, avec ou sans enfant. Que le jeudi, comme par hasard !

— C’est dans cette école que vos enfants vont ?

— Non. C’est une école primaire privée, de style Decroly. Nos enfants vont au Sacré-Cœur.

— Oh ! C’est là que j’étais à l’école, petite.

Julie sonne à la porte de la laiterie qui a bien changé. De nouvelles ouvertures ont été faites pour amener plus de lumière et un énorme châssis, arrondi au-dessus, donne sur la cour.

Un « Entrez ! » nous invite à pénétrer dans ces lieux où je jouais à cache-cache un dimanche par mois, le jour où Mademoiselle et Monsieur Ernst réunissaient les trois enfants qui s’alternaient les autres week-ends. À nouveau, l’émotion me gagne. Tant de bons souvenirs me raccrochent à cet endroit. Même si l’intérieur a été totalement réaménagé, un bien-être étrange m’envahit toute entière.

Nous entrons d’abord dans ce qui fait office d’énorme hall d’entrée. Dommage de gaspiller un espace pareil à cet usage. Il doit bien faire 30 m². En même temps, si je me souviens bien, le bâtiment est tellement immense que laisser un trop grand espace dans le salon l’aurait rendu difficile à chauffer.

Je pensais avoir tout oublié. Pourtant, tout me revient en plein cœur, tel un bon moelleux au chocolat ferait régresser les plus résistants. Ce retour dans le passé beaucoup plus imprévu et intense que ce que j’avais imaginé, me replonge dans mes années de bonheur. Toutes ces années d’innocence où seul l’amour de mes parents et la complicité avec mes amis comptaient. L’affection de mes vieux voisins aussi, bien sûr.

Julie nous fait pénétrer dans le salon où a été reconstruite à l’identique l’énorme cheminée qui, autrefois, donnait vie au living dans le bâtiment principal. Sur la robe de l’élégante construction de pierre sobrement taillée qui entourait l’âtre, trônait à l’époque une adorable boîte à bijoux en bois avec laquelle j’adorais jouer. C’était le vieil homme qui l’avait construite et offerte à sa cousine. Il y avait intégré un mécanisme sophistiqué dont il fallait connaître le secret pour pouvoir ouvrir la boîte aux mille merveilles. Je lui avais demandé s’il voulait bien m’en construire une, mais sa dextérité ne lui permettait plus de laisser libre cours à sa créativité. Face à ma déception, Mademoiselle m’avait promis qu’elle me reviendrait le jour où elle ne serait plus là.

Mon regard s’attarde sur cette cheminée qui semble avoir transplané jusqu’ici. Sur la tablette au-dessus du linteau siège une petite figurine toute noire qui ne fait pas plus de vingt centimètres de haut. Elle semble être en métal et représenter un bonhomme hirsute et bossu qui joue de la flûte à bec.

Mon cœur semble manquer un battement lorsque mes yeux s’arrêtent sur une boîte à bijoux qui ne ressemble à aucune autre. Le doute n’est plus permis. Qui aurait déplacé cette cheminée ridiculement énergivore, si ce n’est par nostalgie ?

Au moment où je me retourne enfin vers la maîtresse des lieux qui trône sur une bergère qui ne m’est décidément pas non plus inconnue, un « Bonjour, Lisa ! » me fait instantanément monter les larmes aux yeux.

Mademoiselle est là. Probablement plus tassée. Un peu plus ridée aussi. Mais ses yeux bleus pétillent toujours avec autant d’éclat. Son sourire bienveillant est lui aussi intact.

Trop d’amour, trop de bonheur m’envahissent instantanément. Je m’effondre dans ses bras qui m’accueillent comme si j’avais toujours sept ans. Comme si nous nous étions vues dimanche passé. Comme si je baignais toujours dans un bonheur, aujourd’hui révolu.

— Oh ! Ma Lisa. Quelle joie de te revoir, me dit-elle de sa voix douce.

Je n’ai que des larmes de joie à lui offrir pour toute réponse. Nos yeux se parlent pendant de longues secondes. Je ne me rends même pas compte que Julie s’est discrètement retirée pour nous laisser à nos retrouvailles.

— Ma Lisa, répète-t-elle. Lorsque Julie m’a dit hier que nous avions aujourd’hui la visite d’une possible nouvelle locataire et qu’elle s’appelait Lisa Szimusic, mon cœur s’est d’un coup emballé. Je n’osais pas y croire. Je n’ai pas dormi de la nuit. Et lorsque je t’ai vue pénétrer dans la cour depuis la baie vitrée, je n’avais qu’une hâte : que tu termines au plus vite ta visite des lieux.

Toujours sous le coup de la surprise et de l’émotion, je ne peux que sortir un « Mademoiselle !... » Ce à quoi elle répond :

— Tu sais, tout le monde m’appelle Emy, ici.

— Et moi, c’est Lily, maintenant.

Nous éclatons de rire toutes les deux. L’émotion étant retombée, nous parvenons enfin à échanger plus de trois mots sans nous laisser submerger par les larmes.

Elle me propose d’aller nous promener dans la propriété. Malgré son âge avancé, elle est encore très alerte, que ce soit physiquement ou cognitivement. Ses sens, eux aussi, semblent encore bien opérationnels. Le temps ne semble pas avoir eu d’emprise sur elle. Elle était déjà très vieille pour la jeune enfant que j’étais. Elle est juste un peu plus ridée et, en effet, maintenant qu’elle est debout, beaucoup plus tassée. Bref, à part l’inversion du port de nos regards respectifs, rien ne semble avoir changé.

Emy s’appuyant d’un côté sur sa canne et de l’autre sur mon bras, nous sortons dans la cour pour nous diriger vers mon ancien jardin. Il était en L à l’époque où j’y vivais avec mes parents. C’est la partie après le coude qui donnait sur l’arrière de la ferme. C’est par là que je passais deux dimanches par mois pour venir les rejoindre. Il fait partie désormais de la copropriété.

Je me souviens encore de ce jour où j’étais arrivée triomphante avec un poussin dans la main en criant : « Regardez ! Alexandra est née. Il y en a trois autres, mais Papa et Maman m’ont permis d’en choisir un pour que je puisse m’en occuper. Toute seule ! »

Monsieur Ernst avait pris le poussin en main et m’avait dit avec toute la douceur et la bienveillance que nécessitait la révélation : « J’ai bien peur qu’Alexandra ne soit un Alexandre ! » Papa qui me suivait avait alors éclaté de rire, très vite suivi par le vieux couple. Je me revois encore bouder pendant deux heures, vexée de m’être ridiculisée en étant si enthousiaste pour quelque chose qui n’était pas juste. Ce n’est que lorsque le vieil homme avait réussi à me convaincre qu’il fallait être un expert pour pouvoir faire si tôt la différence et qu’il m’avait aussi parlé du rôle important qui allait bientôt incomber à mon petit protégé, que je consentis à me dérider. Pendant plusieurs dimanches, j’étais venue accompagnée d’Alexandre, jusqu’à ce que Mademoiselle m’explique l’importance de laisser mon poussin au milieu des siens, afin qu’il y trouve petit à petit sa future place de chef de la bassecour.

Lorsque nous revenons dans la cour, Julie vient à notre rencontre et me dit :

— J’ai l’impression que vous avez pris votre décision.

— Si je suis acceptée, c’est en effet tout décidé, m’empressai-je de répondre. Laissez-moi une semaine pour mettre en caisse mon passé et ainsi emporter avec moi ce qui continuera de faire partie de mon présent, ici, à Sart-lez-Rixes