Roman de développement personnel

De l'ombre à la lumière

Milo fait ses premiers pas à Jean Valjean. Jeune avocat prometteur, il a l'habitude des parloirs. Mais aujourd'hui, ce n'est pas en tant que visiteur qu'il passe la porte. Une mauvaise décision l'a fait passer de l'autre côté de la barrière. Partager le quotidien de Charly, un co-détenu qui tient plus du sage que du meurtrier, l'incitera à faire face à de nombreuses croyances limitantes.

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Jour 0​​ ​Milo

Établissement pénitentiaire Jean Valjean

Clang !

Je sursaute. Une grosse grille métallique vient de se refermer derrière moi. Les poignets enfin libérés des menottes qui entravaient mes mouvements, j’avance à présent lamentablement, de local en local.

J’ai d’abord été écroué au greffe où mon dossier a été créé. J’ai aussi pris connaissance du numéro de la cellule que l’on m’a attribué : B318.

J’ai peur. Depuis l’instant où le marteau du juge qui a présidé mon procès a scellé mon sort, une multitude de peurs m’ont envahi. Et celle qui m’oppresse depuis quelques minutes, c’est la peur d’une fouille de mes parties intimes par un gardien pour vérifier que je ne fasse pas entrer de produits illicites. Cette peur ouvre la porte à d’autres. D’un coup, je me sens submergé, agressé par la peur de l’abus de pouvoir de certains agents pénitentiaires à la solde de prisonniers, par la peur de me faire tabasser par l’un ou l’autre mâle en surcharge hormonale. J’ai aussi peur de ne plus être le même homme en sortant. Je n’ai rien à faire ici. Je suis victime d’une erreur de jugement de la part de ceux qui m’ont condamné. Je n’ai pas à changer !

Une voix me presse d’avancer pour l’étape suivante et me sort ainsi du film d’horreur que je suis en train de m’inventer.

Je passe maintenant dans ce qu’ils appellent « le bain entrant » où je dois d’abord prendre une douche. « Question d’hygiène » qu’ils disent. Je leur répondrais bien que se laver une deuxième fois sur la journée, ce n’est pas bon non plus, mais je suis tellement impressionné par les lieux que je serais incapable d’exprimer quoi que ce soit. J’ai pourtant l’habitude de visiter mes clients en prison. C’est clairement différent d’être de l’autre côté de la barrière.

En sortant, on me remet mon « pack hygiène » ainsi que celui de ma literie : draps, couverture, oreiller. Ah oui, de quoi écrire aussi. Il paraît que c’est un droit.

Ensuite, un agent fait le tri des effets personnels que je peux garder avec moi : juste mes vêtements, quelques livres et un gros cahier qui me servira de journal de bord. C’est maman qui me l’a donné en me disant que ça m’aiderait à m’accrocher. J’ai toujours écrit. Elle a raison. Cela me permettra de préserver un lien avec ma vie passée.

Ils font ensuite ce qu’ils appellent « l’inventaire de mes biens », en distinguant les objets de valeur de ceux qui sont interdits. Sans surprise, GSM, appareils électroniques et drogues sont défendus. Ce qui me surprend plus, c’est qu’on ne peut rien faire entrer d’alimentaire. Aucun matériel d’hygiène venant de l’extérieur non plus. Ils gardent donc ma brosse à dents et me disent que j’en ai reçu une dans mon pack hygiène en même temps que du dentifrice et du papier de toilette.

Lorsque je leur demande s’il y a un uniforme dans cette prison–ci, ils me répondent que non. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me rassure de ne pas avoir une tenue de forçat. De par ma profession, je suis au courant que tout détenu a le droit de porter les vêtements qu’il désire. C’est la loi de principes. Un ensemble de règles qui régissent la gestion interne des prisons depuis 2005 en Belgique. Je sais qu’elle n’est pas appliquée dans tous les pénitenciers.

J’ai l’impression d’être sur un tapis roulant qui m’entraîne inexorablement, à chaque étape, plus profondément dans les entrailles du monstre qui va m’engloutir pour les prochaines années.

À présent, je passe un autre cap administratif où l’on me demande si je présente des allergies alimentaires ou si je suis un régime particulier. Je dois aussi signer une décharge pour le cas où je trierais mal mon linge et que mon blanc reviendrait rose, par exemple.

Et j’ai décidément droit à la totale pour cette rentrée. Normalement, il faut voir le médecin et le directeur dans les 24 heures suivant notre arrivée. Ils sont manifestement tous les deux disponibles.

J’attends depuis quelques minutes sur une chaise que le docteur me fasse entrer. Mon taux d’angoisse grimpe soudain de manière phénoménale. Ce temps de latence ne me convient visiblement pas. Mon rythme cardiaque s’accélère. Ma respiration aussi. Mes mains sont moites. Je sens ma transpiration perler sur mon front. Je prendrais bien mes jambes à mon cou pour fuir une situation qui me stresse au plus haut point. Comme lorsque je m’étais présenté à mon premier job d’étudiant et que j’étais parti avant même que l’entretien ne débute.

Mais ici, je suis pris au piège. Je dois affronter mes pires démons. Ceux que des films m’ont mis en tête, ceux que certains témoignages de clients m’ont appris. J’avais de la compassion pour eux, mais je réalise maintenant qu’on ne prend la mesure de l’impact de ces faits que quand on y est réellement confronté. À l’époque, je ne mesurais pas le poids de la solitude qui s’abat sur ceux qui vivent cela.

Lorsque le docteur ouvre la porte, il s’inquiète de me voir si pâle. Son comportement contraste avec mes angoisses qui semblent soudain si stupides. Il se présente et tente de me mettre à l’aise. Julien a le regard doux de celui qui est là pour être au service de l’autre. Il consacre un quart d’heure à me rassurer plus qu’à m’ausculter. Il a visiblement l’habitude de ce genre de réaction de « primo-arrivants » dans le monde carcéral.

C’est ainsi plus détendu que j’aborde le face à face avec le grand chef. Il me parle essentiellement de la philosophie des lieux qui me semble bien loin de celle des pénitenciers dans lesquels je vais… j’allais parfois voir mes clients. Il a l’air sympa… pour un directeur de prison. Bienveillant, même. En fait, tous les agents que j’ai croisés jusqu’à présent ont été prévenants.

Et comme s’il pouvait lire le stress tapi au fond de moi qui n’attend que la plus petite occasion pour exploser, il m’explique aussi qu’à Jean Valjean, contrairement à la majorité des autres centres de détention, ils ont séparé ceux qui sont là pour meurtre au premier degré des autres prisonniers. Que je serai donc exposé à moins d’agressivité qu’ailleurs et qu’il compte sur moi pour montrer à tous que mon écart de parcours était accidentel.

Un nouvel agent me cueille à la sortie du bureau du directeur. Je comprends que c’est le moment de découvrir l’aile B. Nous parcourons différents couloirs, tous séparés par ces maudites grilles métalliques. À chaque fois que le surveillant en ouvre une, je me prépare pourtant à l’entendre se refermer en laissant résonner ce son sec et agressif. Mais chaque passage signifie l’entrée impressionnante dans un nouveau corridor qui détourne mon attention et me laisse ainsi surprendre par cet horrible bruit sourd et froid.

Clang !

Je tressaille. Je n’aurais pas dû baisser ma garde. Le stress me rattrape. Il me replonge dans ma révolte. Je ne devrais pas être ici ! Je l’ai dit au juge. Je l’ai crié aux jurés. Ce n’est pas moi qui les ai tués, ces gens. Je faisais simplement le guet. Ils ont répondu que la complicité équivalait à la culpabilité. En attendant, ce n’est pas juste ! Je n’ai tué personne.

Clang !

Je suis comme absent de ce qui m’entoure. Seules ces portes à barreaux me relient à ma nouvelle réalité. J’entends des ordres qui se crient autour de moi, mais tout me dépasse. À chaque couloir dans lequel nous nous engageons, un « ouverture grille ! » résonne à côté de moi, suivi inéluctablement par ce bruit cinglant qui me crispe systématiquement.

Clang !

Encore une de ces foutues grilles. Je ne m’y ferai jamais… J’entends, comme en arrière-fond, le gardien qui m’accompagne me dire : « Ne t’inquiète pas, tu vas t’y habituer ». Cette alternance de bienveillance et de stress me fait perdre tout repère.

Clang !

Je retiens mes larmes. J’ai bien peur qu’en ces lieux, elles soient absolument à proscrire. Mon Dieu ! Comment vais-je survivre ici ? Je ne suis pas un méchant. J’ai juste été con. Un vrai con, c’est certain. Mais je ne suis pas méchant. Non.

Clang !

Il semblerait que je sois arrivé à destination. Je ne peux empêcher un tremblement de me parcourir le corps. Le gardien qui m’a encadré jusqu’ici me souhaite bon courage. Il me confie à un de ses collègues et s’en va.